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Autour de notre village, et sans ignorer les apports antérieurs, gaulois, latins, wisigoths et même maures, la plupart des noms de lieux nous vient de la langue d’oc. Dans nos campagnes, le français n’a acquis la prépondérance dans les échanges quotidiens qu’après la première guerre mondiale. Mais aujourd’hui, la langue d’oc, cette si belle langue, a perdu beaucoup de locuteurs…aussi il n’est pas inutile de rappeler le sens et l’origine de quelques noms de lieux.

Notre référence est le livre d’Ernest Nègre, les noms de lieux du Tarn, et quelques informations sont tirées du livre de Louis Mazens, « les Seigneurs et Consuls de Lasgraïsses »; signalons aussi « Toponymie des Pays Occitans » de Bénédicte Boyrie-Fénié et Jean-Jacques Fénié

Le nom même de notre village a une consonance bien occitane. Dans l’ancienne langue d’oc ce terme indique la fertilité. Notre territoire était déjà habité à l’époque gallo-romaine, le torque et l’anneau de cheville qui accompagnaient une inhumation près du village datent du troisième siècle avant Jésus Christ, soit bien avant l’usage de la langue d’oc. Aussi on ne peut pas exclure, comme pour un grand nombre de villages, la construction du nom à partir d’un nom de personne, Gratus ( comme Gratens et Graissens), Crassius ou Grassius (comme Grayssac), à l’époque de la « colonisation » romaine. Cependant on le trouve sous la forme plurielle « Las Graïssas » depuis les textes les plus anciens (XIIIème siècle) et parfois sous une forme francisée « les Graisses » .

Si on examine une carte de notre commune et de ses alentours, on s’aperçoit vite que quelques rubriques suffisent à classer la plupart des noms de lieux en fonction de leur origine :

– noms liés à la végétation qui pousse spontanément ou aux cultures qui y sont pratiquées:

Le Bousquet, Bouscasset, Bouscat, Bouchet (de bosc = bois)La Bouyssounarié, Bouissouredon (redon = rond), Bouissières (= lieux couverts de buissons ou plantés de buis) Roumégoux (=ronces), les Bouzigues, l’Hermet (=friches), Noailles (terres nouvellement cultivées). La Pieularié, Piol (= peupleraie), L’Oulmié (= orme), Les Garrigues, Le Garric , le Casse(= chène), Le Coudoumié (= cognassier), Le Fraysse, Frayssines (= frêne),Vergne, Vergnade (= aulne), Ginesti, La Ginestarié (= genêts), Les Brugues (= bruyères), Lavelanet (= noisetier), Vignoboul (= vigne), Canavals (= terre à chanvre),Lamillarié (champ de millet), Barthe-grand, La Bartissole (= lieu embroussaillé), La Pradelle (= pré), Pratviel (= vieux pré), Labessière (= bouleau), Fénols(=foin).

– noms liés à des animaux sauvages ou domestiques:

Cantegal (= chante coq), Canteperlic (= chante perdrix), Cantegril (= chante grillon), Cantemerle (= chante merle), Cantecouyoul (= chante coucou), Rieuloup (= ruisseau au loup), La Fédarié (= élevage de brebis), Le Colombier (= pigeonnier), Auriol (= loriot), Graulhet (= grenouille), Teyssode ,Tessonnières (= blaireau), Fontlabour (source aux loups).

Des erreurs changeant radicalement le sens de certains toponymes ont parfois été commises lors de leur transcription en français, le plus souvent à cause de la proximité de prononciation entre un mot de la langue d’oc et un mot qui a un sens différent en français ; ainsi Le Bois Blanc signifie le canard blanc, et la côte de l’homme mort devient moins macabre lorsqu’on sait qu’il s’agit d’un orme mort.

– noms liés à des activités ou des métiers:

Bouriat, La Borie-petite, Bouriasse, Le Bouriou, Les Bordes, sont des sièges de l’activité agricole. La Baraque ,Les Cabannes ou Cazelles signalent plutôt des abris occupés de façon plus saisonnière pendant certains travaux, pour loger des outils, des animaux ou des récoltes, c’est le cas des Cabannes de Saint-Raffel: l’abbé de Candeil, propriétaire, laissait les habitants de Lasgraïsses profiter du pâturage et avait autorisé la construction d’abris sommaires. Camps, Cambon (= champ), Lissart, Artigues (= terre défrichée), Le Saltre (= le tailleur), Mazelié (= le boucher, le charcutier), Laboutarié (= la tonnellerie), La Fabrié, Fargues (= la forge), La Mouline, Rodes (= le moulin à eau ou à vent), Les Carbonniers (= les charbonniers),La Pélisserie, Pélissier Haut ou Bas (= le tanneur ou marchand de peaux), Teulier ou Téoulet (= la briqueterie ou fabrique de tuiles), Les Mèges (= médecin ou métayer), La Resse, Resseguier (= la scie, le scieur), Le Cussou (= peut-être le marchand, le revendeur), Ferrière (= fer ou forge), Plane des Orts ( = plaine des jardins).

– noms liés à la présence d’eau:

Ayguelèze, Rieuloup, Rigal (= petit ruisseau), Bellefont (= belle fontaine), Fontvieille ( = vieille fontaine), Fontoullière (= fontaine en briques), Bonnefont, Bonafous (= bonne fontaine), Fontfroide, Frèdefont (= fontaine fraîche, Fontrantoulaire (= fontaine tremblante, au débit irrégulier), Pouzols (= puits), le Merdialou est un ruisseau au nom évocateur, Clotte signifie mare (ex:les Clottes d’Assier), Sagne signifie zone marécageuse (Lassagne). La racine -as- signifie ruisseau, ( Rieudas, Assou), notre ruisseau d’Agros est donc un gros ruisseau. Le Candou provient d’un mot gaulois qui signifie blanc, translucide. Couffouleux (=confluent).

– noms liés à des patronymes ou prénoms de personnes ; les lieux ont souvent été désignés, dès les premières installations par le nom du propriétaire ou colon :

Albi vient du nom romain Albius, Florentin de Florentinius. Orban de Urbanius, Candeil de Cantilius, Cadalen de Catalonius, nom romain qui signifie venu de Catalogne.

Le suffixe « ac » nous indique une installation de l’époque gallo-romaine, il suit généralement un nom ou plutôt un prénom, ainsi: Gabriac (Gabrius ou Gaberius), Gaillac (Gallius), Vitrac (Victor), Sieurac (Severus), Rouffiac (Ruffius), Aussac (Altius), Terssac (Tertius).

Le suffixe « ens »signale l’influence Wisigothe, Rabastens (Hratgast), Guitalens (Wittilo), Brens (Bero), pour ne citer que quelques exemples.

Ce sont des vestiges immatériels, des traces des apports successifs de populations diverses que notre région a connues ; plus tard, le principe de donner son nom à sa propriété persiste :

La Jalonne, s’écrivait autrefois La Chalone, la famille De Chalon possédait la seigneurie de Lasgraïsses et le château du Castela au XVI et XVIIème siècle.

Les Aymerix,(la famille Aymeric était présente à Lasgraïsses avec plusieurs consuls, notaires, un procureur juridictionnel jusqu’au XVIIIème siècle), Jean-Grand, Bonaventure, le boid de Jordi (=Georges), Maguelonne.

Parfois, on ajoute un suffixe: Ferrasse (famille de notaire et propriétaire au village) forme la Ferrassarié, Rigaud forme la Rigaudié.

Louis Mazens relève les noms de Assier, Baurune, Bélot, Gombert, Vignogoul, Rigal, qui ont tous été consuls de Lasgraïsses. et avaient donné leur nom à leur propriétés. Le lieu-dit Marot a été ainsi nommé par son propriétaire au moment des guerres de religion en référence au poète et écrivain qui soutenait la réforme.

La religion apporte à la toponymie autant de noms que de saints, Saint Raffel, Saint Gely (=Gilles), Saint Martin…

– noms liés à une caractéristique locale, géographique ou historique:

le Puech, comme le Puy, est un endroit élevé. Ainsi Puech-méric, le Puech de Cals (= dôme calcaire), La Combe, Le Plo (= espace plat), c’était au moyen-âge le lieu où se tenaient les trois foires annuelles de notre village,le jour de la Saint-Marc, Saint-Pierre du mois d’août et Sainte Luce ,Lavaur (= le ravin), Travers de Costefort ( le travers comme la côte indiquent la forte pente, un vrai pléonasme!), La Levade (= terre orientée au levant), Malpas (= mauvais chemin), Causse (= plateau calcaire), Crébassières (= terre qui se crevasse), Magrin ( = terre pauvre), Fréjairolles (= endroit frais), comme La Frégère ou Frescati, Larénas, ou Las Rénas (= sable). Belbèze ne prête à aucune confusion ( = belle vue, beau voir). Même si le toponyme Les Payrols est identique au mot « chaudron » en langue d’oc, son étymologie renvoie plutôt à « endroit pierreux » de même que La Peyratié, Peyriac et le Pont de la Peyre. Le sens de Trézevent paraît évident, et pourtant sans doute contestable, l’endroit n’étant pas plus venté que son voisinage. Le Castela signale la présence d’un château, ce qui ne surprendra personne! Moureval (= le vallon des Maures, sur la commune de Fénols, nous trouvons le camp dal Mauroul, traces de l’occupation maure), Siguromen évoque un endroit sûr, un refuge.. La racine du toponyme Le Cazal signale simplement la présence d’habitation. La Sole indique un bas-fond plat près d’un ruisseau. La Tapie, Terrisse (constructions en terre crue, en pisée), La Sietge (silo enterré pour conserver le grain). La Berbie ou Besbie (palais épiscopal). Le Séquestre (terre placée sous séquestre). Cavaziès est une ancienne propriété des chevaliers du Temple ou des Hospitaliers (de caval=cheval). Castres évoque une ville fortifiée (castrum).

Entre le XII et le XIVème siècle, de nombreuses bastides ont été créées, à la suite des ravages de la croisade contre les Albigeois : Réalmont (mont royal) est créé pour concurrencer Lombers, Lisle sur Tarn suit l’anéantissement de Montaigut. Dans le Tarn plusieurs bastides portent le nom de cités espagnoles comme Cordes (Cordoue) ou Cadix. Eustache de Beaumarchais, sénéchal de Toulouse et de l’Albigeois, a fondé Valence et Pampelonne après avoir guerroyé en Catalogne. Briatexte a été fondé par Simon Briseteste, sénéchal de Carcassonne. Damiatte correspond à Damiette et évoque les croisades. Viterbe porte le nom d’une ville italienne.

Trouver l’origine des toponymes est souvent simple, mais parfois pose de vraies énigmes. Par exemple, Sanguinières évoque peut-être le cornouiller sanguin qui se dit « sanguiniè » en langue d’oc. La Bido signifie «la vie», La Planquette, petite planche, mais cela ne nous indique rien sur l’origine de ces noms. Técou vient-il du nom gaulois Tecco ou de la racine « tuc » qui signale un endroit élevé ? Ainsi, le lecteur aura relevé l’absence de nombreux noms de lieux dans cet article, ce qui met bien en évidence les limites de son rédacteur.

Autrefois, toutes les parcelles agricoles avaient un nom, rarement écrit, et connu des seuls agriculteurs. Le regroupement parcellaire ainsi que la réforme de l’adressage engendrent la disparition de toponymes…Sachons donc interroger nos anciens, ces bibliothèques vivantes.

Par contre, nous avons tous observé, ici ou là, la création de nouveaux toponymes, sans lien avec le passé, et d’une grande banalité. Aussi, dans notre village, quand il a été nécessaire de nommer les rues, le choix a été celui de la sobriété et du respect des habitudes. Mais, pour des lieux aussi symboliques que la place du village, et celui d’un nouveau quartier, la municipalité a choisi de mettre à l’honneur le nom de deux familles, et surtout deux personnalités, nées à Lasgraïsses et qui ont marqué l’histoire de notre pays.

Le premier est Charles Louis Dupin, né le 28 Décembre 1814 et mort le 3 Octobre 1868 à Montpellier. Polytechnicien, topographe, ce militaire intrépide, en 34 ans de service, a participé à 19 campagnes dont 7 au Mexique. Il a eu un rôle décisif dans la prise de la Smala d’Abdelkader à Alger (le célèbre tableau d’Horace Vernet a été fait selon ses indications). Il a participé à la guerre de Crimée, à la campagne d’Italie; il était chef du service topographique en Chine, ayant escaladé les murs du palais d’été, il a été conquis sans combat. Bien qu’extrêmement cultivé, son caractère explosif et sa propension au jeu lui ont souvent joué des tours: ainsi, il a été mis à pied pour avoir vendu des prises de guerre à l’hôtel Drouot. Il a dirigé la contre-guérilla au Mexique où après un authentique exploit il a été appelé le « vengeur de Camerone ». Il est chevalier de la Légion d’Honneur à titre militaire. La maison familiale est signalée sur la place du village.

Le deuxième est Jacques-Pierre de Taffanel de la Jonquière. Né le 18 Avril 1685 et mort le 17 Mars 1752 à Québec, cet officier de marine, lieutenant général, a été gouverneur de la Nouvelle France de 1749 jusqu’à sa mort. Il a été promu grand-croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Il était grand cousin par son arrière grand-mère de La Pérouse.La famille ayant dû émigrer lors de la Révolution, il ne reste presque plus rien de leur belle demeure familiale, qui se trouvait au Plo.

Alain REILLES